Des créatures qui ne doivent pas nous ressembler, mais restituer la réalité

Des créatures qui ne doivent pas nous ressembler, mais restituer la réalité

Êtes-vous déjà resté seul pendant plusieurs jours ? Je veux dire, complètement seul ? Sans personne à qui parler, sans personne qui vous regarde ? Moi si, et je dois vous avouer que j’ai fini par parler à des moutons ! Je vous raconte…

Il y a quelques années, j’ai pris l’avion pour l’île Gotland, en Suède. J’ai choisi cette destination car j’avais remarqué que plein de petites églises jalonnaient le paysage : j’imaginais donc y rencontrer une vie villageoise active. 

Après avoir atterri, j’ai rejoint l’île par bateau et j’ai rapidement pu comprendre mon erreur : mis à part quelques maisons isolées, il n’y a quasiment que des églises sur cette île. Sur le coup, j’ai pris goût à l’idée d’être complètement seul pendant une semaine complète. Avec mon vélo et ma toile de tente, j’ai passé ma première nuit le long d’une mer de mercure éclairée par un soleil qui, sous ces latitudes, n’en finit jamais de se coucher, pour mon plus grand plaisir. Les jours suivants, j’ai continué à explorer cet endroit fabuleux sans âme qui vive. Si bien qu’à la rencontre d’un troupeau de moutons, j’ai décidé de passer l’après-midi avec eux. Je les ai observés un moment, certains ne m’ont pas remarqué, d’autres ont soutenu mon regard. Je me trouvais là, à interagir avec eux, sans que mes paroles ne puissent être entendues.

Et j’ai compris que le plus souvent, il en allait ainsi, que ce dialogue silencieux était celui qui générait tous les autres, la matrice de notre interaction, de notre langage, de notre écriture…

Après ce long moment de solitude ou la nature semblait royalement ignorer ma présence, ces moutons qui me regardaient m’offraient, par l’attention qu’ils me portaient, l’incroyable sensation d’exister au moins pour eux.  

Cette communication non verbale, la plus intuitive, que nous avons en commun avec un grand nombre d’espèces, je crois qu’elle est fondamentale. Bien plus que les mots qui ne peuvent qu’essayer maladroitement de s’approcher de ce que nous pensons en étant chargés de significations subjectives qui menacent toujours le discours du malentendu ; il est difficile d’atteindre le fond véritable d’une pensée et les écueils sont nombreux. Mais la parole est d’autant plus dangereuse qu’elle se croit souveraine, menant bien souvent à ignorer la communication infra-verbale et intuitive inscrite au plus profond de nous, peut-être jusque dans nos gènes. Les différentes façons que l’on a de se tenir, de regarder, de sourire, de danser sont antérieures à toute formulation de concepts et elles recèlent bien davantage de richesse : elles sont bien plus intenses et réelles.

Les objets techniques qui nous entourent et nous prolongent jusqu’à autrui – parfois démesurément et au détriment de notre localité – perpétuent et consolident les limites du langage.

La messagerie prolonge en l’exacerbant l’ambiguïté des mots, lorsque le visage n’est pas là pour orienter leur sens.

Pire : ces objets nous disent parfois comment faire, nous soumettant à des règles inconnues de la vie vécue. La disposition des lettres sur un clavier QWERTY a été pensée pour que les barres des lettres les plus fréquemment utilisées les unes à la suite des autres sur une machine à écrire ne s’entrechoquent pas ; cette disposition nous influence en retour, et nous intégrons ce qui n’est que pure limitation technique et inutile complexité. S’il nous est impossible de les intégrer, nous serons exclus de la sphère de ceux qui savent, et cela pourra impacter tous les aspects de nos vies (relations sociales, profession, divertissements…). La conception de nos outils – outils qui norment nécessairement notre approche du réel – répond bien souvent à des problématiques propres trop éloignées de l’usage intuitif.

Le foisonnement de technologies nouvelles auquel nous assistons risque de recouvrir la dimension proprement emphatique consubstantielle à notre existence si nous sommes incapables d’en mesurer l’importance. Ce foisonnement menace de faire différer chaque instant, ce qui précisément a le plus de valeur. Mais il peut aussi abolir la sphère locale d’où émerge cet instant, nous éloignant progressivement de ce qui est le plus prochain, et ce faisant nous inscrivant dans un temps et un espace n’ayant plus rien d’humain. Comment faire pour que ces objets, qui sont aussi le relai de notre présence auprès d’autrui, puissent intégrer la dimension non verbale de l’interaction avec autrui ? Comment façonner des objets qui ne soient pas normatifs mais bien plutôt modulables et adaptatifs ? Comment permettre à la technologie de restituer l’instant et son corrélât de localité ?

Ce constat n’est pas empreint de pessimisme, bien au contraire, il est une incroyable occasion offerte à notre génération de changer notre rapport à la technologie, à l’outil en profitant des progrès fantastiques réalisés dans les domaines de l’AI, de la robotique et des capteurs.

En tant que roboticien, ce sont ces questions que j’estime les plus essentielles. Je veux créer des créatures capables non seulement de couvrir le plus largement les différents niveaux d’interaction en mettant l’accent sur ce qui ne peut être dit, mais des créatures capables aussi d’échanger sans imposer une façon de faire ou de dire plutôt qu’une autre, et ce en se rendant accessibles à tous. Cela suppose de s’intéresser de près à un grand nombre de disciplines, allant des neurosciences et des sciences cognitives jusqu’à l’art et en passant par la philosophie. Trop de concepteurs ignorent ces pans, ce qui est incompréhensible lorsque l’on souhaite créer des robots sociaux et interactifs destinés à s’intégrer dans notre environnement.

Il ne s’agit certainement pas de créer des robots qui nous ressemblent, mais qui laissent intact notre rapport à la réalité le plus primordial.

Jérôme Monceaux


spoony

http://spoon.ai

Spoon conçoit une nouvelle génération d’interfaces qui facilitent l’accès au numérique grâce à une interaction instinctive et une apparence de vie naturelle qui donne la sensation aux utilisateurs qu’ils existent aux yeux de la machine.